Me voilà donc l’heureuse détentrice de “Only one sky” d’Osho. Je suis tellement absorbée par son contenu que je le dévore. Dans ce livre, le mystique indien expose sa vision du monde : l’humanité crée trop de divisions (religions, nations, idéologies), la vraie transformation vient d’un changement intérieur au niveau individuel, et non pas de changements extérieurs portés par un système politique à bout de souffle. Pour moi, lire ces phrases était extrêmement puissant. J’avais la sensation qu’il mettait des mots sur des choses que je sentais dans mon for intérieur.
Sur la quatrième de couverture du livre étaient inscrites les coordonnées de l’ashram d’Osho/Bhagwan, localisé à l’époque à Poona (État de Maharashtra), et qui était ouvert aux Occidentaux. Je rentre à Montréal et j’écris à l’ashram. Ils me répondent rapidement, en me souhaitant la bienvenue.
Encore une fois, la roue du destin se met en marche. Je décide de réserver un billet à destination de Poona pour mes prochains congés.

Pourtant, l’Inde était le dernier endroit où j’aurais aimé aller : trop de pauvreté et la cuisine trop épicée. Mais, à ma grande surprise, lorsque j’atterris pour la première fois à Mumbai, j’ai eu la sensation très étrange que je venais d’arriver chez moi. Juste toucher du pied la terre indienne me mettait dans un état méditatif. À partir de ce moment, à chaque fois que je retournais en Inde, c’était comme retrouver mon amour. Et inversement, à chaque fois que je la quittais, c’était une peine de cœur. Mère Inde, Matta India, est mon vrai pays de cœur. Je le sens encore plus aujourd’hui.
Je prends un avion local entre Mumbai et Poona, puis un taxi qui me mène à l’ashram, implanté dans la zone privilégiée du quartier cosmopolite de Koregaon Park. L’ashram s’étend sur trois rues parallèles bordées de belles maisons et de palais érigés par les Maharajas qui y venaient passer la saison des moussons. Ville de villégiature à la fois pour la noblesse indienne qui y organisait des courses de chevaux, mais aussi un peu plus tard pour les Anglais du Raj. L’environnement était incroyable : c’était un décor venant de l’Inde modernisée. Du personnel était assigné à l’entretien des jardins et au gardiennage – tout était si propre ! Les entrées et sorties étaient surveillées, de telle sorte que je n’y ai jamais aperçu de mendiants, alors qu’ils étaient bien présents dans le reste de la ville.

oshonews.com
L’énorme dépaysement que me provoque ce voyage en Inde est atténué par tous ces éléments. En effet, dès sa conception, l’ashram de Poona avait été créé pour les Occidentaux, avec des toilettes occidentales et tout le confort qui va avec. Cela a fonctionné puisque la majorité des disciples résidents de l’ashram sont de jeunes Européens et Américains. Ils portent de longs cheveux et de longues robes rouges ou orange – couleur choisie par Osho pour symboliser le soleil levant, et le nouveau départ de l’humanité. C’était aussi la couleur du Sannyâsa, le renoncement à sa propre vie passée.
Je me sens vieille du haut de mes 36 ans – nous sommes alors en 1978 – et légèrement en décalage, avec ma robe verte occidentale un peu trop courte pour les mœurs indiennes. Je suis admirative de tous ces jeunes qui ont renoncé à beaucoup de choses et qui vivent sans attachements. En comparaison, je sens que j’ai encore beaucoup de travail intérieur à mener pour me libérer de mes propres attaches.
Tous les matins, nous démarrions notre routine à 6 heures avec une méditation dynamique. C’était une méditation en 5 phases, spécialement conçue par Osho pour l’homme moderne, afin de le libérer de ses tensions physiques et mentales. C’était en partie grâce à cette méditation que Osho a commencé à être connu : il l’avait popularisée au sein de la haute société indienne, lorsqu’il se faisait inviter chez des riches bombayens pour de longues “soirées philo”. Je me souviens encore des effets de l’hyperventilation sur mon corps, et de la bande de joyeux lurons que nous formions en sautant sur place et en levant les bras, tout en criant Hoo ! Hoo ! Hoo ! …

Photo de Rob Crandall
À 8 heures, nous faisions la queue pour entrer dans Buddha Hall, l’espace où Osho nous transmettait ses enseignements, en alternant régulièrement avec des sessions de questions / réponses. Cette file d’attente avait tendance à s’éterniser : Osho ne supportant pas les odeurs, nous avions chaque matin le droit à un contrôle olfactif. En général nous étions entre 100 et 200 personnes à l’écouter chaque jour. Les jours de célébration, cela pouvait grimper à 1000 participants.
Le soir, c’était souvent le temps des initiations – appelées prise de Sannyâs. Lors de cette initiation, le disciple devenait “Sannyasin”, c’est-à-dire un chercheur de vérité et un renonçant. Très vite, je décidais de recevoir ma propre initiation, et je reçu alors mon nouveau nom – Prem Aikta, qui veut dire “Unité dans l’amour” en Hindi – ainsi qu’un collier de 101 perles en bois, au bout duquel pendait un médaillon avec la photo de Bhagwan.

Ce qui me fascinait le plus chez Osho à l’époque, c’était que, en plus de porter des messages qui font vibrer et s’interroger sur le sens de la vie, il était extrêmement cultivé, et portait un regard très critique sur le système capitaliste. Il semblait défendre les fondements théoriques du communisme mieux que personne. Il incarnait pour moi une forme de “communisme spirituel”.
Il nourrissait bien nos égos avec son érudition et sa voix hypnotique. Nous étions très fiers d’avoir un maître qui semblait plus savant que les érudits de l’époque. Je sais par ailleurs qu’il était très doué et bien entraîné en hypnose, et il utilisait cet art pendant ses conférences. Car sa manière de communiquer avait un effet littéralement hypnotique, et aujourd’hui je ne pense pas que nous avions le plein contrôle sur notre esprit critique.
Quelques mots sur Osho / Bhagwan / Rajneesh
Osho était initialement un professeur de philosophie du Rajasthan. Ses critiques radicales vis-à-vis de la religion et de la société traditionnelle indienne l’amènent à quitter ses fonctions et fonder son propre mouvement spirituel à la fin des années 1960. Face à un monde moderne malade, Bhagwan promeut l’idée originale d’une spiritualité connectée au corps et à la sexualité. L’objectif de l’homme nouveau devient ainsi l’éveil vivant et joyeux. Ses discours et son charisme séduisent de plus en plus les Occidentaux, au point de devenir dans les années 1970-1980 l’un des nouveaux mouvements spirituels les plus importants du monde.
À la fin de mes 15 jours de congés, je dois quitter Poona et reprendre mon travail à Montréal. Je prends un moment pour remercier et saluer Osho, qui me demande quand est-ce que je compte revenir. Je lui réponds que ce sera probablement dans 1 an. Il objecte et me demande de ne pas tarder plus de 6 mois !
Je l’ai écouté : j’ai travaillé encore 6 mois pour Air Canada, économisant au maximum pour financer mon voyage et payer les frais de l’ashram – une somme de 8000$ était exigée pour chaque disciple désireux de s’engager durablement. Officiellement, je préparais mon exil volontaire, un endroit où j’allais me réfugier à temps plein. Dans la pratique, je faisais tout ça en espérant secrètement que Volker m’écrive et me supplie de revenir. Mais il ne l’a jamais fait car son ego était blessé.
À partir de là j’ai vécu tout le reste de ma vie célibataire.
Je reviens à Poona en 1979, prête à vivre une expérience totale. Je suis bien accueillie à l’ashram, cette fois-ci je me sens un peu plus à l’aise. Ce qui était vraiment différent c’est que cette fois-ci, je porte des vêtements rouges et j’endosse un emploi à l’ashram. J’ai d’abord travaillé à l’office de presse. Je lisais et parlais l’allemand, alors on m’a demandé de traduire les articles de la presse allemande qui évoquaient Osho et son ashram, y compris les articles dépréciateurs. Je me souviens qu’un jour un grand journal allemand avait écrit un article sur le maître indien intitulé “Le diable de Poona”. Osho avait beaucoup aimé ça. Il disait que toute publicité était bonne à prendre. Le fait d’occuper ce travail me procurait vraiment un sentiment d’appartenance à l’ashram.

sannyasnews.org – Auteur et date inconnus
Pendant ces deux années à Poona, j’ai pris conscience de plusieurs choses. Petit à petit, c’était devenu clair pour moi que, dans cette vie, je n’étais pas venue expérimenter l’amour par le couple ni par la famille. Je faisais mon deuil de ma relation avec Volker. Mon âme aspirait à quelque chose de plus profond. Je ne voulais pas me laisser reprendre dans une relation qui me limiterait à nouveau.
L’avantage avec les communautés, c’est que, contrairement à la famille, tu peux choisir les membres qui t’entourent et t’accompagnent. De plus, je trouve qu’il y a moins d’attentes sur une seule personne : les différents membres de la communauté peuvent répondre à des besoins relationnels très différents. Globalement les échanges à l’ashram étaient fluides, il y avait peu de conflits entre les personnes.

En 1981, Rajneesh/Osho part de Poona pour les États-Unis avec l’objectif secret de construire un nouvel ashram en Oregon. Un matin, nous nous sommes réveillés et Osho avait disparu. Aucune information ne nous avait été transmise à l’ashram, rien n’avait été annoncé. Deux jours après, la personne responsable de l’ashram nous annonce qu’il est parti aux Etats-Unis se faire opérer du dos. Cette opération n’a en fait jamais eu lieu. Il nous avait tout simplement abandonnés. Toutes ses démarches de visas et d’achats de billets d’avion se sont faites en secret.
Nous étions dans un état de perte de sens total. Un parfum d’incertitude a commencé à se diffuser au sein de la communauté. D’autant plus qu’une semaine avant son départ, le hangar où se trouvaient entreposés les livres d’Osho a été incendié. Je pense personnellement que cet incendie a été orchestré par l’ashram lui-même, pour créer un état de danger imminent pour Osho, ce qui lui permettait de justifier un départ hâtif et un visa pour les Etats-Unis.

Je reste encore quelques mois à Poona en attendant le retour de Rajneesh. Plus le temps passe, et plus il devenait clair qu’il ne reviendrait pas. J’étais bouleversée, car lorsque j’avais préparé mon installation dans l’ashram, c’était pour moi un départ définitif ; je planifiais d’y rester à vie.
Privée de domicile, je retourne à Montréal. Cela tombe bien car j’avais des affaires à régler. Volker me verse ma part d’un terrain que nous avions acheté ensemble dans les Laurentides, et qu’il venait de vendre. Cet argent allait me servir à payer ma contribution de 17 000$ pour faire partie du futur ashram d’Osho, le Ranch.
J’apprends en effet que le projet d’un nouvel ashram en Oregon prend forme. Des centaines de fidèles se sont cotisés, en vendant leurs biens, pour financer l’achat d’un immense terrain de 260 km2, au cœur d’une campagne peu peuplée et semie aride de l’Oregon. C’est un projet pharaonique qui est à l’image des ambitions d’Osho et de sa communauté : il s’agit rien de moins que de créer une nouvelle société à haute vibration spirituelle.
Je ne reste pas longtemps à Montréal : je suis assez rapidement envoyée par la communauté dans le désert au sud de Los Angeles. C’est là où ils envoyaient tous les thérapeutes de la communauté de Poona, en attendant que le projet de ranch avance un peu plus, et puisse accueillir les thérapeutes dont je ne faisais pas partie. J’étais sur la liste d’attente pour le Ranch.
Enfin, en 1983 j’arrive finalement au ranch, nouvellement nommé Rajneeshpuram. Ce n’est au départ qu’un terrain nu parsemé de tentes – c’est là où nous dormirons les premiers mois.

© 2003 Samvado Gunnar Kossatz, Wikimedia Commons
Puis, la communauté s’est mise à acheter des maisons préfabriquées à l’Armée. Nous travaillions entre 12 et 14 heures par jour. Il y avait sans cesse de nouveaux projets ou de nouvelles tâches qui s’ajoutaient : labourer les champs, planter des vignes, construire des routes, un barrage, des réservoirs d’eau. Il fallait faire émerger une cité à partir de rien. C’était un projet titanesque qui ne semblait pas avoir de fin, mais nous étions très fiers de faire partie de ce projet.
Les leaders du projet, Sheela et sa suite, arrivent à enregistrer officiellement le site avec le statut de “municipalité”, cela dans le but d’avoir plus de marge de manœuvre dans la conception et l’organisation du ranch. De manière plus implicite, c’était un moyen d’échapper au contrôle des élus locaux : c’était le début des conflits avec la population locale et les différentes entités publiques. De nombreuses sources expliquent mieux que moi cette histoire à laquelle je ne m’attarderai pas.

The Oregonian archives
De mon côté, la plupart du temps, je m’occupais des repas pour mon équipe de construction. On me nommait la “Crew-mama”. J’ai aussi participé au piquetage et à la clôture du terrain, ce qui a été dur pour mon dos. On parle tout de même de 80 000 hectares dans un milieu quasi désertique. Toute la dimension spirituelle et thérapeutique de l’ashram de Poona n’existait plus vraiment à Rajneeshpuram. Notre méditation était le travail.

Date et auteur inconnus
Au départ, nous avions le droit à 1 jour de congé par semaine. Mais Sheela, notre leader et bras droit d’Osho, a décidé de le retirer le jour où, un des disciples qui profitaient de son congé en se baignant dans un lac s’est noyé. Avec tout le temps que nous dédions au travail, il n’y avait pas vraiment d’espace pour autre chose. Il fallait vraiment une motivation profonde pour être là. Mais je pense que nous partagions tous le sentiment de vivre une expérience de pionniers et hors du temps : nous étions en train de créer la société de demain. Nous nous considérions chanceux et privilégiés.

Date et auteur inconnus
Ce qui m’aidait à tenir c’était la Sangha – l’esprit de communauté en sanskrit. Tu n’étais jamais seule, tu avais le soutien du groupe. Nous n’étions que des personnes avec un même idéal, nous partagions une même vision de la vie.
Malheureusement la tournure qu’ont pris les événements nous ont démontré que cette Sangha était illusoire. Sans s’en rendre compte, nous avions créé une nouvelle société pyramidale dans laquelle nous étions juste des fourmis exécutantes…

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